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Le regard d'Olivier Postel-Vinay, Directeur de la publication BOOKS

Selon une ancienne associée de Goldman Sachs, qui a mené une étude sur deux grandes banques, à Wall Street certains enragés travaillent jusqu’à 120 heures par semaine. Soit dix-sept heures par jour, dimanche compris. Selon une enquête plus large menée sur les cadres de Manhattan, 94% travaillent 50 heures et plus, et la moitié plus de 65 heures – soit plus de neuf heures par jour, dimanche compris, ou près de onze heures s’ils s’accordent le dimanche. Aux Etats-Unis encore, le temps de travail des internes en médecine a été limité à quatre-vingt heures par semaine, ce qui a provoqué un tollé : régression !

Si l’on ajoute qu’aux Etats-Unis la notion de congés payés n’existe pas, cela confère une dimension irréelle au débat français sur les 35 heures. Ce débat prend un peu plus de sens, cependant, si on le replace dans le contexte d’autres données, celles concernant le temps de travail moyen réel, y compris à « temps partiel », de l’ensemble de la population active qui n’est pas au chômage. Ces chiffres existent, ils sont fournis par l’OCDE. Ils donnent, pour 2014 : 34,4 heures par semaine pour les Etats-Unis, 28,33 pour la France et, en queue de liste, 27,4 pour les Pays-Bas et 26,37 pour l’Allemagne. En tête : le Mexique, avec 42,85, et la Corée, avec 40,85.

Née au XIXè siècle sous la plume du révolutionnaire français Paul Lafargue, une utopie a longtemps été caressée par les plus grands esprits : nous en viendrons à travailler de trois à quatre heures par jour. Pour Lafargue, qui préconisait trois heures, une telle évolution passerait nécessairement par le renversement du capitalisme, qui contraignait à son époque même les enfants à travailler douze heures par jour six jours par semaine. « Ces douze heures qui leur sont nécessaires pour leur procurer des moyens d’existence », clamait à un congrès de bienfaisance tenu à Bruxelles en 1857 un industriel lillois. Dans un texte paru en 1932, le philosophe et logicien britannique Bertrand Russell jugeait qu’en travaillant quatre heures par jour on pourrait subvenir à l’essentiel de ses besoins et consacrer la moitié de ses journées ou davantage à des loisirs intelligents.
Keynes lui-même, le grand économiste, avait annoncé dans un texte revu et corrigé pendant la crise de 1929-1930 qu’en 2028, compte tenu des progrès de la croissance, le temps de travail passerait effectivement en moyenne à trois heures par jour. Comment a-t-il pu se tromper à ce point ? s’interrogent des économistes contemporains, souvent prix Nobel. Mais s’est-il trompé tant que ça ? pourrait-on objecter. Car la tendance de fond, malgré tout, lui donne raison. Qu’une économie aussi performante que l’allemande fonctionne avec la semaine de 26 heures ou un peu plus, c’est tout de même une fameuse révolution, si l’on se réfère à l’époque de Lafargue. Car Keynes avait en tête la semaine de six jours, ce qui nous met, en Allemagne, à un peu plus de quatre heures par jour... Et nous ne sommes qu’en 2016 !

Si les yuppies de Wall Street travaillent de 70 à 120 heures par semaine, c’est qu’une autre évolution profonde s’est produite. Alors que la classe oisive, du temps de Lafargue et encore de Russell et Keynes, était aussi, pour simplifier, la classe nantie, de nos jours ceux qui travaillent le moins sont aussi ceux qui ont le moins de qualifications et les emplois les plus modestes.

C’est désormais la grande majorité de la population qui dispose des plus grandes réserves de temps pour l’oisiveté ou les loisirs – et plus encore, bien sûr, si l’on y ajoute les cohortes des retraités, en expansion continue.

Olivier Postel-Vinay

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